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Inde : les données égocentriques qui nourrissent les robots

En Inde, des milliers de travailleurs filment leurs gestes quotidiens avec des caméras frontales pour entraîner des robots humanoïdes destinés, à terme.

Par la rédaction de Actu Allo3603 min de lecturemis à jour le 19 septembre 2026 à 15:01
Caméra frontale sur bandeau, câble vers un boîtier, mains proches d'une tâche domestique.

À Delhi, dans le quartier d'Ashok Nagar, Manish, 25 ans, enregistre ses gestes quotidiens à l'aide d'une caméra frontale depuis cinq jours. Cet employé d'une boutique d'aquariophilie répète huit heures par jour les mêmes mouvements : nettoyer l'aquarium, laver les pierres, nourrir les poissons. Ces vidéos, tournées à hauteur de mains, sont ensuite compilées avec celles de milliers de travailleurs indiens pour constituer des données égocentriques destinées à former les robots à imiter les mouvements humains.

Des caméras frontales pour cartographier les gestes humains

L'entreprise Cogito Tech, basée à Noida en banlieue de Delhi, centralise une partie de ces images. Son cofondateur, Rohit Agrawal, veut filmer l'ensemble des activités humaines.

« Aller dans un garage et filmer un changement de pneus, une vidange, ou aller chez le coiffeur et observer comment il coupe les cheveux », Rohit Agrawal, cofondateur de Cogito Tech.

Avant la boutique d'aquariophilie, Manish avait déjà filmé son quotidien dans une librairie, puis dans un atelier de soudure. Chaque geste est ensuite annoté, c'est-à-dire décomposé et traduit en langage machine, pour nourrir l'apprentissage des systèmes d'intelligence artificielle. D'autres équipes travaillent sur des tâches plus techniques, comme l'annotation des vaisseaux cérébraux à partir d'imageries médicales, toujours dans le but d'entraîner des machines.

Un marché mondial estimé à 38 milliards de dollars

Cette collecte de données répond à une demande venue des États-Unis. Selon la banque d'affaires américaine Goldman Sachs, le marché mondial des robots humanoïdes dopés à l'intelligence artificielle pourrait atteindre 38 milliards de dollars d'ici 2035. L'Inde, qui ambitionne de rattraper les États-Unis et la Chine dans cette course, a annoncé investir plus de 200 milliards de dollars sur son territoire, des centres de données géants aux usines de semi-conducteurs — une ruée qui rappelle les promesses d'emplois autour des data centers en France.

La CHUTE (Attendue) de l'Inde et des Phillipines, Thomas l'Ingénieur

D'autres acteurs se sont positionnés sur ce créneau. La start-up américaine Human Archive a levé 8,2 millions de dollars en mai pour collecter des données égocentriques en Inde, notamment via des entreprises de services à domicile. Une autre société, Build AI, a constitué une base de données issue de 14 228 ouvriers d'usine en Asie du Sud-Est, avec une progression rapide : 10 000 heures de vidéo collectées en novembre 2025, 100 000 en décembre, puis un million en avril 2026, selon le média spécialisé GNDC.

IndicateurChiffreSource
Marché des robots humanoïdes dopés à l'IA d'ici 203538 milliards de dollarsGoldman Sachs, cité par Le Quotidien et France 24
Rémunération horaire pour filmer des tâches ménagèresenviron 250 roupies (2,20 à 2,25 euros)Le Quotidien, Le Parisien
Rémunération horaire pour filmer des tâches industriellesenviron 2,62 dollarsBloomberg, 8 septembre 2026
Salaire mensuel des annotateurs chez Cogito Techenviron 150 eurosFranceinfo
Investissements prévus par l'Inde dans l'IA et les centres de donnéesplus de 200 milliards de dollarsFrance 24

Des salaires modestes pour des données précieuses

Chez Cogito Tech, 250 salariés traitent des millions de données pour le compte de clients étrangers, dont des géants américains de la tech, pour un salaire mensuel d'à peine 150 euros. Dans le Tamil Nadu, Nagireddy Sriramyachandra, femme au foyer de 25 ans, se filme une heure par jour en train de couper des mangues, plier du linge ou préparer du café, pour 250 roupies de l'heure. D'après Bloomberg, des dizaines de milliers de travailleurs indiens portent désormais des caméras fixées sur la tête, souvent un simple iPhone, pour environ 2,62 dollars de l'heure. Ces images, appelées données égocentriques par l'industrie de la robotique, sont ensuite vendues à des fabricants de robots humanoïdes.

« Je le fais pour gagner un peu plus d'argent et si, un jour, les robots sont moins chers que les humains, alors, oui, je remplacerai mes salariés », Karan Singh Rana, propriétaire d'une boutique à Delhi.

Menace sur l'emploi et paradoxe assumé

Ce phénomène soulève une contradiction que certains travailleurs assument sans détour, un scénario qui rappelle les promesses futuristes d'Éric Zemmour sur les robots en Ehpad. À Delhi, un propriétaire de boutique ayant passé un accord avec Cogito Tech reconnaît vouloir remplacer ses employés si les robots deviennent moins chers, selon un reportage du Monde publié le 19 août. Dans un rayon de cinq kilomètres autour de cette boutique, environ 150 commerces se sont associés à la même entreprise pour fournir des vidéos similaires.

« Je pourrais bien m'offrir un robot moi-même à l'avenir », Nagireddy Sriramyachandra, travailleuse indépendante à Chennai.

D'autres travailleurs s'accommodent de la situation, faute d'alternative économique plus rémunératrice. Certains y voient même une opportunité personnelle, comme Nagireddy Sriramyachandra, qui envisage de s'offrir elle-même un robot ménager grâce aux revenus tirés de cette activité. Les clients de ces entreprises de collecte de données restent en grande partie des groupes technologiques américains, engagés dans une course pour faire sortir les robots humanoïdes des vidéos de démonstration et les installer sur de vraies chaînes de production.

Sources

  1. Franceinfo : Tech
  2. En Inde, des petites mains filment leurs gestes pour entraîner des robots destinés à les remplacer
  3. « Je suis en train de scier la branche sur laquelle je suis assis » : ces travailleurs qui filment leurs gestes pour entraîner les IA en Inde
  4. [Magazine] Inde : ces petites mains qui nourrissent l'IA
  5. « On creuse notre propre tombe » : en Inde, des travailleurs filment leurs gestes pour entraîner les robots dopés à l'IA
  6. How Indian Workers Are Helping Train the Robots That Will Replace Them
  7. En Inde, ces petites mains qui se filment pour entraîner l'IA
  8. Quand l'Humain Devient le Professeur des Machines
  9. Indian Workers Earn $2.62 an Hour Filming Themselves to Train Robots

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