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Pourquoi le selfie miroir est devenu un rituel ado

Dix ans après son livre « Je selfie donc je suis », la psychanalyste Elsa Godart revient sur le selfie miroir, pratique devenue routine chez les adolescents.

Par la rédaction de Actu Allo3603 min de lecture
Chambre d'ado avec miroir sur pied et téléphone posé devant, lit défait.

Le selfie miroir consiste à se photographier face à un miroir, smartphone à la main. Cette pratique, largement popularisée par les adolescents, s'est aujourd'hui banalisée sur les réseaux sociaux, selon la philosophe et psychanalyste Elsa Godart, interrogée par Le Monde le 8 octobre 2026.

Dix ans après la parution de son ouvrage « Je selfie donc je suis. Les métamorphoses du moi à l'ère virtuelle » (Albin Michel, 2016), Elsa Godart constate que le phénomène n'a pas faibli. Pour elle, « le selfie n'a rien de pathologique ». Se prendre et se reprendre en photo serait, pour les plus jeunes, une manière de maîtriser leur image autant que de se saisir de leur identité.

Une génération qui grandit sous le regard des autres

Selon la psychanalyste, le rapport des adolescents à leur reflet a changé de nature. Quand un jeune se regarde dans le miroir, il sait déjà que cette image pourra être montrée à d'autres.

« La génération du selfie a grandi avec le sentiment que son reflet ne lui appartenait jamais totalement », Elsa Godart, philosophe et psychanalyste.

Cette dimension change la nature même du geste : le miroir n'est plus un espace privé, il devient une étape avant la mise en ligne. Pour Elsa Godart, ce besoin de se regarder et de se photographier est d'abord lié à l'âge. À une période marquée par d'importantes transformations physiques, il serait normal de ressentir le besoin de s'observer souvent, pour comprendre qui l'on est en train de devenir.

Du miroir à l'écran, une histoire ancienne

Elsa Godart situe ce basculement dans une histoire plus longue. Elle a théorisé, dans d'autres entretiens, le passage du « stade du miroir » au « stade du selfie », moment où l'individu ne peut plus se concevoir sans son double virtuel. Pour elle, l'image fixée sur l'écran échappe en partie à son auteur, une fois publiée.

« On ne vit plus l'instant, on s'extrait de la réalité pour la photographier ou la filmer et en rendre compte dans le virtuel », Elsa Godart, philosophe et psychanalyste.

L'ampleur du phénomène se mesure par les volumes de contenus partagés depuis l'essor des réseaux sociaux. En 2014 déjà, plus de 150 millions de selfies avaient transité sur les réseaux sociaux dans l'année, selon Le Devoir. Le terme lui-même avait connu une progression de 17 000 % entre son entrée dans le dictionnaire en 2013 et l'année suivante, toujours d'après le même quotidien québécois.

IndicateurChiffreSource
Selfies partagés en une annéeplus de 150 millions (2014)Le Devoir
Progression du terme « selfie »+17 000 % entre 2013 et 2014Le Devoir
Autoportraits réalisés chaque jourplus d'un millionTribune de Genève, 2016
Abonnés Instagram de Kim Kardashian142 millionsChallenges, 2024

Mise en scène de soi et risques de dérive

Pour Elsa Godart, le selfie relève d'abord d'une « mise en scène de sa propre existence », un moyen de contrôler son image face aux autres.

« Avec le selfie, on est dans la mise en scène de sa propre existence, le contrôle de son image, la toute-puissance », Elsa Godart, philosophe et psychanalyste.

Elle distingue toutefois ce rapport ordinaire au selfie d'une dérive possible. Dans un entretien accordé à Challenges, elle précisait que la pratique ne relève pas d'une « problématique narcissique », le narcissisme étant selon elle « très positif », mais plutôt d'une « problématique égotique », liée à une survalorisation de soi. Le risque de bascule vers la pathologie existerait surtout quand l'image cesse d'être perçue comme un jeu, notamment chez les adolescents, période où l'identité se construit encore.

La psychanalyste insiste sur un point : derrière certains selfies, en particulier ceux publiés en série, peuvent se cacher une grande solitude intérieure ou un isolement. Pour elle, l'enjeu n'est pas de supprimer la pratique mais de replacer la connexion virtuelle dans un rapport plus large aux autres, en la transformant en rencontres réelles. Elle plaide depuis plusieurs années pour une forme d'« humanisme numérique », qui permette d'utiliser les écrans sans y substituer entièrement le lien social.

Sources

  1. Le Monde : Pixels (tech)
  2. Selfie-je?
  3. Parfois, le selfie est un hurlement d'amour
  4. Le selfie et moi, un cliché de l'ère 2.0
  5. Génération selfie
  6. Nous sommes passés du miroir au stade du selfie

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