Des bénévoles animent par IA des milliers de photos de défunts
Des bénévoles utilisent l'intelligence artificielle pour animer des photos de proches disparus, selon un reportage de Franceinfo diffusé jeudi 1er octobre.

Rose-Marie Boronat avait l'habitude de marcher sur la plage avec son mari. Après sa mort, il ne lui restait qu'un cliché pris face à la mer. Elle a posté cette photo dans un groupe Facebook spécialisé, pour demander une chose précise : que son mari l'embrasse.
En quelques heures, elle a reçu une vidéo générée par intelligence artificielle, où l'homme disparu sourit et l'embrasse. "J'ai regardé en boucle. J'ai essayé de regarder les défauts. Bon, je n'en ai pas trouvé", raconte-t-elle à Franceinfo. Ces photos de défunts animées par l'IA se comptent aujourd'hui par milliers dans des groupes dédiés sur les réseaux sociaux.
Des bénévoles répondent gratuitement à des dizaines de demandes
Derrière ces images, des volontaires passent des heures à transformer des portraits figés en vidéos animées. Jessica Moreau, membre d'un de ces groupes Facebook, répond gratuitement à une dizaine de sollicitations par jour. Elle a commencé en animant la photo de sa tante décédée, avant de s'inscrire sur un groupe pour "en faire profiter d'autres personnes".
Le phénomène dépasse largement ce seul groupe. Le Monde évoquait dès décembre 2025 des communautés Facebook où des internautes demandent, par milliers, à faire "revivre" une photo de proche. Un animateur de ces groupes qualifiait même ces demandes de "très courantes".
Un marché qui s'organise autour des défunts numériques
Au-delà des groupes bénévoles, des entreprises commercialisent désormais des services plus poussés. Certaines plateformes proposent de faire discuter les familles avec un chatbot vocal reconstitué à partir d'enregistrements faits du vivant de la personne, pour un coût d'environ 75 euros, rapportait TF1 Info en février 2026. HereAfter AI, StoryFile ou You Only Virtual figurent parmi les sociétés qui développent ce type d'offres, principalement aux États-Unis, en Corée du Sud et en Chine.
Le volume de comptes de personnes décédées sur les réseaux sociaux donne la mesure de ce marché potentiel.
| Indicateur | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Décès quotidiens parmi les membres de Facebook | 8 000 personnes par jour dans le monde | Cnil, citée par l'enquête de l'Université Laval |
| Comptes de défunts attendus sur Facebook d'ici 2100 | 5 milliards | Université d'Oxford |
| Profils "fantômes" français projetés d'ici 2050 | 15 millions | Enquête ESEI, Université Laval |
| Clients d'un service de chatbot vocal de défunt | une centaine, pour environ 75 euros | TF1 Info |
Des chercheurs d'Oxford ont même daté l'instant où les comptes de personnes décédées deviendraient majoritaires sur Facebook par rapport aux comptes de vivants : l'année 2070.
Les psychologues mettent en garde contre un deuil compliqué
Face à ce succès, les professionnels de la psychologie alertent. Véra Fakhry, psychologue qui accompagne des familles en soins palliatifs, estime que ces vidéos peuvent freiner certaines étapes du deuil.
« Ça donne l'illusion au cerveau que le défunt est toujours présent. Ça peut compliquer le deuil, mais ça peut aussi le rendre pathologique, ou tout simplement, ça peut empêcher ce deuil », Véra Fakhry, psychologue.
Rose-Marie Boronat elle-même reconnaît la part d'illusion de ces vidéos, tout en décrivant leur effet émotionnel.
« Même si je sais que ce n'était pas réel. Mais le voir bouger et m'embrasser, c'est émouvant, touchant, bouleversant », Rose-Marie Boronat.
D'autres voix, comme celle du psychologue et psychanalyste Michael Stora, interrogé par TF1, vont plus loin et estiment que ces outils entretiennent la souffrance plutôt qu'ils ne l'apaisent.
« Ça ne fait que nourrir cette souffrance », Michael Stora, psychologue et psychanalyste.
Pour le psychiatre Guillaume Vaast, chef de pôle à l'établissement public de santé mentale de La Réunion, interrogé par Linfo.re, plus ces outils se perfectionnent, plus ils brouillent la limite entre souvenir et relation qui se poursuivrait. Ce flou, selon lui, peut bloquer l'étape du deuil plutôt que l'accompagner.
Un phénomène qui échappe encore à la loi
En France, aucune réglementation spécifique n'encadre ces services d'animation de photos ou de reconstitution vocale de défunts, rappelait TF1 Info en février 2026. Les groupes Facebook fonctionnent sur la base du volontariat et du bouche-à-oreille, sans vérification du consentement de la personne décédée de son vivant ni accompagnement psychologique systématique des demandeurs.
Les applications grand public qui proposent d'animer de vieilles photos de famille, comme Deep Nostalgia lancée par le site de généalogie MyHeritage dès 2021, ont déjà connu un succès viral sur les réseaux sociaux, suscitant des réactions mêlant fascination et malaise. Près de cinq ans plus tard, la pratique s'est banalisée et étendue à des usages beaucoup plus personnels, centrés sur des défunts proches plutôt que des ancêtres lointains.
Sources
- Franceinfo : Tech
- "Ça donne l'illusion au cerveau que le défunt est toujours présent" : avec l'IA, les photos de personnes disparues prennent vie - Franceinfo
- « Mon petit-fils n'a jamais connu son papa... » Ces groupes qui ressuscitent les morts grâce à l'IA - Le Monde
- "C'est vraiment le sourire de mon père" : quand l'IA fait revivre les photographies de proches décédés - TF1 Info
- "C'est assez flippant" : quand l'intelligence artificielle permet de faire revivre les morts - TF1 Info
- L'IA utilisée pour "redonner vie" aux morts : une illusion qui peut avoir des effets - Linfo.re
- Les fantômes des réseaux sociaux - Enquête, Université Laval
- Du tombeau à l'intelligence artificielle : le numérique transforme notre rapport aux morts - National Geographic
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