Deuil et IA : ces photos de disparus qui reprennent vie
Des groupes de bénévoles animent gratuitement, grâce à l'IA, les photos de personnes disparues.

Un père décédé qui sourit à nouveau. Une grand-mère disparue qui tourne la tête vers l'objectif. À partir d'une simple photo, l'intelligence artificielle donne l'illusion de revoir bouger ceux qui ne sont plus là. Sur les réseaux sociaux, ces photos de disparus animées se multiplient, relayées par Franceinfo le 2 octobre 2026.
Des dizaines de personnes envoient chaque jour leurs albums photos dans des groupes Facebook dédiés. Derrière ces demandes, des bénévoles comme Jessica Moreau répondent gratuitement, parfois à une dizaine de sollicitations quotidiennes. Le Monde décrivait déjà ce phénomène en décembre 2025, racontant l'histoire d'une grand-mère demandant à des inconnus de réunir virtuellement son petit-fils et le père de celui-ci, mort avant sa naissance.
Un marché mondial en pleine expansion
Au-delà des groupes bénévoles, une véritable industrie s'est構structurée autour du deuil numérique. Des entreprises comme HereAfter AI, StoryFile ou la start-up 2wai, cofondée par l'acteur Calum Worthy, proposent de créer des avatars interactifs capables de parler et de simuler des conversations réalistes à partir d'une vidéo et d'un enregistrement audio.
ElevenLabs, spécialiste du clonage vocal par IA, facture 22 dollars par mois pour recréer la voix d'un disparu. La plateforme Uare.ai, lancée en 2024, a déjà produit plus de 400 jumeaux numériques, dont celui d'un ingénieur allemand atteint d'un cancer terminal, qui avait lui-même alimenté son avatar avant sa mort pour que sa femme puisse continuer à lui parler.
| Indicateur | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Marché mondial de la grief tech en 2024 | 22 milliards de dollars | LADN, avril 2026 |
| Projection du marché en 2034 | 80 milliards de dollars | LADN, avril 2026 |
| Valorisation d'ElevenLabs | 11 milliards de dollars | LADN, avril 2026 |
| Part du deuil pathologique dans la population | 10 à 20 % des individus | Cerveau&Psycho, février 2026 |
| Jumeaux numériques créés par Uare.ai depuis 2024 | plus de 400 | LADN, avril 2026 |
Le risque d'un deuil impossible
Pour les psychologues, cette technologie n'est pas sans conséquence sur la manière de traverser la perte d'un proche. Véra Fakhry, qui accompagne des familles en soins palliatifs, met en garde contre l'effet de ces vidéos sur le cerveau des endeuillés.
« Ça donne l'illusion au cerveau que le défunt est toujours présent. Ça peut compliquer le deuil, mais ça peut aussi le rendre pathologique, ou tout simplement, ça peut empêcher ce deuil », Véra Fakhry, psychologue accompagnant des familles en soins palliatifs.
D'autres spécialistes partagent cette inquiétude. Megumi Kondo-Arita et Carl Becker, chercheurs aux universités du Kansai et de Kyoto, rappellent que le rituel des obsèques reste indispensable pour éviter justement ce deuil pathologique, qui toucherait entre 10 et 20 % des personnes endeuillées selon ces mêmes spécialistes, cités par Cerveau&Psycho. L'enfermement dans des souvenirs ravivés par l'IA pourrait, selon eux, ralentir voire empêcher le chemin de la guérison psychique.
Des rites funéraires déjà bouleversés
Ce basculement numérique s'ajoute à une transformation plus ancienne des pratiques autour de la mort en France. En 1980, à peine 1 % des obsèques donnaient lieu à une crémation. Selon l'étude Ipsos-OGF publiée en 2024 et relayée par National Geographic, ce taux atteint aujourd'hui près de la moitié des obsèques, et la Fédération française de crémation anticipe un seuil de 50 % d'ici 2030.
Dans ce contexte où les rites traditionnels reculent, les avatars et chatbots proposent une présence permanente des disparus dans le quotidien des vivants, là où les rituels ancestraux traçaient au contraire une ligne nette entre les morts et les vivants. Certains spécialistes, comme la psychologue Marie-Frédérique Bacqué, reconnaissent toutefois une utilité possible de ces outils en cas de mort brutale, à condition que l'endeuillé sache précisément à quoi il a affaire.
Aux États-Unis, l'usage des intelligences artificielles conversationnelles dépasse désormais largement le seul cadre du deuil, avec des millions d'utilisateurs qui s'en servent aussi comme confidents ou compagnons affectifs, un phénomène documenté par l'émission "Envoyé spécial" en novembre 2025. Dans ce paysage, les photos de défunts animées par l'IA ne représentent qu'une facette d'un marché de la "grief tech" en forte croissance, entre réconfort recherché par les familles et vigilance affichée par les professionnels du soin psychique.
Sources
- Franceinfo : Tech
- Quand l'IA ressuscite des proches disparus
- "Ça donne l'illusion au cerveau que le défunt est toujours présent" : avec l'IA, les photos de personnes disparues prennent vie
- Deep fake family : nos morts sortent du tombeau et des applis
- Refaire vivre un mort grâce à l'IA, une promesse dangereuse
- Du tombeau à l'intelligence artificielle : le numérique transforme notre rapport aux morts
- « Mon petit-fils n'a jamais connu son papa. Pourriez-vous faire un miracle ? » Sur Facebook, ces groupes qui ressuscitent les morts grâce à l'IA
- Envoyé spécial du jeudi 6 novembre 2025
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